Inlassablement, les « Amitiés Lambert » poursuivaient leur idée de grand rassemblement de toutes les tendances opposées à la municipalité sortante. Mais les juifs, cette fois, prenaient leurs distances. Ils ne figuraient pas sur la liste des candidats, alors que des « néos » y étaient en bonne place. La liste Lambert se positionnait comme une troisième force entre les « latins » antisémites, chers à feu le docteur Molle, et les socialistes. Elle était élue le 12 mai 1934, au second tour, dans son intégralité de 47 conseillers municipaux, devant la liste socialiste de Dubois, celle de l’Union latine, antijuive de Navarro, une troisième du bloc ouvrier et paysan, communiste, et une dernière radicale (1). Gabriel Lambert devenait, à 34 ans, le 33e Maire d’Oran. Le samedi 18, en séance plénière et devant un public enthousiaste, sa mère, venue de France, avait la joie de ceindre l’écharpe tricolore autour de la taille de son fils. Le premier adjoint était un « néo ». Son élection avait déchaîné des manifestations bruyantes et partisanes. Le maire s’était interposé : « Je ne permettrai pas qu’on fasse une distinction entre les citoyens d’Oran, quelle que soit leur origine. Vous êtes tous Français (2). Sans tarder, l’abbé Lambert, dont la devise était : « pour tous, contre personne », s’était mis au travail avec ses adjoints pour une ville d’Oran, qu’ils voulaient ensemble « toujours plus belle, plus grande, plus forte, plus prospère, tous unis dans le travail et la paix » (3). Le problème de l’eau restait crucial. L’abbé Lambert avait été élu sur la promesse d’apporter à Oran « 30.000 m3 d’eau pure, claire et cristalline ». Dès le mois de juillet, après liquidation du contentieux municipal avec la société Fernière Germain et Cie, un nouveau contrat d’affermage était signé avec la Société algérienne des Eaux. Un crédit de 500.000 F était voté pour entreprendre de nouveaux puits et poser des canalisations. Le maire, par ailleurs, envisageait la possibilité d’amener l’eau du barrage de Béni-Bahdel par une conduite forcée. Il se consacrait à la gestion de la ville et entreprenait une politique audacieuse de grands travaux (4). Il démolissait les anciens murs pour ouvrir le somptueux « Boulevard des 40 mètres », il perçait la vieille muraille de l’enceinte espagnole à hauteur des lavoirs de Ras El-Aïn et de la porte du Santon pour donner accès à la nouvelle route panoramique des Planteurs. Il mettait en chantier les Halles centrales, les Magasins généraux, la Recette principale de la rue El-Moungar, le Parc municipal, les marchés Michelet et Lamoricière, et n’oubliait pas les indigents en créant la « Soupe populaire » et en offrant la gratuité des livres scolaires aux élèves des écoles indigènes. Il traitait avec la Compagnie des Dragages la pose de réseaux d’égouts dans la vieille ville, le faubourg Lamur et les nouveaux quartiers de la Cressonnière, de la Mina et du Ravin blanc. Il demandait à ses services techniques d’envisager la construction d’un boulevard en front de mer et en surplomb du port, le long de la Falaise de Miramar. A la porte de son bureau de la mairie, avant même son ouverture, se pressaient chaque jour d’innombrables solliciteurs. Tout au long de sa campagne électorale, le fougueux abbé, un peu à la légère, avait fait beaucoup de promesses. Des femmes quémandaient un emploi municipal pour leur fils, une affectation spéciale pour leur mari. Des oubliés voulaient une promotion, des laissés-pour-compte un petit bureau, des mal-logés une maison. Ils rappelaient les promesses faites. L’abbé Lambert ne pouvait satisfaire tout le monde, ni tout de suite. A la longue, il devenait évasif, remettait à plus tard, promettait de reprendre contact. Il commençait à faire des mécontents et perdait de sa popularité. Pourtant, sa capacité de rencontrer en profondeur la population restait immense. La majorité des Oranais, dans les « basses couches », continuait de lui manifester sa dévotion. Les classes aisées du centre-ville le traitaient avec suspicion mais s’en rapprochaient. Il était un défroqué, ce qui amusait, il était aussi un aventurier dont elles se méfiaient. Pour les politiques, il se comportait comme un trouble-fête, insaisissable, difficile à classer. Déjà, peu après son élection, l’Abbé Lambert avait dû faire face à des grèves des ouvriers du bâtiment qui paralysaient une quarantaine de chantiers municipaux. Le maire avait violemment réagi pour assurer la « liberté du travail » des non grévistes. Il menaçait les « meneurs indigènes et étrangers » des foudres des tribunaux et accusait des « gens de l’extrême droite, royalistes et antijuifs notoires de se ranger du côté des communistes » ; « les extrêmes se touchent » (5). En dépit de ses débordantes activités municipales, l’abbé Lambert n’avait jamais cessé tout à fait ses recherches de sourcier. On le réclamait toujours dans le « bled ». Il trouvait le temps d’y aller et était reçu princièrement dans les fermes et les villages, en ami de la famille. Il se montrait chaleureux, très à l’aise, aimait plaisanter, jouer avec les enfants. Sa côte montait chez les colons. On l’avait ainsi reçu à Rio Salado, à Saint Denis-Du-Sig, dans la forêt de Moulay Ismael, à Saint-Cloud, à Port-aux-Poules. L’opposition municipale d’Oran l’attaquait sur le problème de l’eau. Elle lui reprochait de ne pas aller assez vite. Le maire avait pourtant opté pour la solution la plus rapide. Celle de mélanger l’eau de Brédeah avec celle des nouveaux puits, afin de diminuer son taux de salinité. Le 14 juillet, M. le maire avait participé à sa première grande cérémonie officielle. Dans la tribune dressée pour le défilé des troupes, Boulevard Paul Doumer, il dominait de toute sa légitimité aux côtés des représentants du préfet (6) et du général, tous deux en congés. Il avait présidé l’après-midi une distribution de vêtements au Village nègre, et assisté dans la soirée au feu d’artifice tiré depuis le Ravin blanc. Pour autant, l’abbé Lambert n’oubliait pas ses nouvelles ambitions politiques. Le 14 octobre 1934, il se portait candidat dans la deuxième circonscription d’Oran-Casbah, pour une élection cantonale, et était battu par le socialiste sortant, Marius Dubois (7). La crise viticole de surproduction et de chute des cours qui secouait le monde paysan, l’attitude de réserve du nouveau parti des forces politiques de droite, le « manifeste des Républicains nationaux » avaient joué contre lui. L’abbé Lambert avait commis l’erreur de prendre ses distances avec les Croix de Feu et le Front paysan d’Oranie, économiquement très puissants. Le renouvellement des conseils municipaux était prévu pour le mois de mai 1935. Le premier, l’abbé Lambert engageait le combat et lançait un hebdomadaire Dimanche. L’opposition de droite ne désarmait pas et fondait un « comité de Salut public ». Les propos échangés lors des débats contradictoires ou par communiqués de presse devenaient violents, grossiers, vulgaires (8). Ils s’en prenaient à la vie privée des candidats, au budget municipal, à la gestion de l’eau. Le peuple d’Oran avait tranché. Au scrutin de ballottage du 12 mai, la liste Lambert d’action démocratique et de progrès social l’avait largement emporté devant la liste socialiste de Marius Dubois (9). Les listes de Salut public et communiste avaient été éliminées au premier tour. L’abbé Lambert triomphait. Il devenait président de la Fédération des Maires d’Oranie, dont la majorité était de sensibilité de droite et appartenait au Front républicain National. Les fêtes nationales du 14 juillet et du 11 novembre étaient célébrées avec faste. Les drapeaux et les militaires étaient plus nombreux et prenaient le pas sur les civils. Le général Giraud, commandant la place, passait les troupes en revue, au petit trot de son cheval. L’abbé Lambert continuait de se démarquer des forces de gauche. Il « ratissait » plus large et cherchait à s’ancrer à droite. Il avait interdit toutes les manifestations d’associations, de sociétés, de groupements quel qu’en soit l’idéal ou la raison sociale, mais avait laissé se faire le défilé des 4.000 « Croix de Feu » du capitaine Richard. Il ne négligeait cependant pas les manifestations populaires et participait au cinquantenaire du lycée de garçons. Il inaugurait le nouveau musée d’archéologie et lui donnait le nom de Demaëght (10). Il réaffectait au culte musulman la mosquée Sidi El-Haouri, autrefois occupée par l’Armée, et étendait le bénéfice des soupes populaires à tous les quartiers arabes. Il faisait rénover les cimetières des divers cultes et subventionnait les clubs de jeunesse. Des élections législatives étaient prévues pour le printemps 1936. L’abbé Lambert décidait de se présenter et fondait le « Rassemblement populaire et national ». Ses discours et ses écrits évoluaient. Aux Espanols, aux ouvriers, les « néos » des années précédentes, il tenait des propos antisémites en appelant à la « mobilisation générale contre les juifs et le Front populaire », « ces gens qui n’ont pas de terre de France à la semelle de leurs souliers » (11). Après trois ans de paix raciale, les vieux démons revenaient. Au premier tour du 26 avril, les juifs avaient sanctionné l’abbé Lambert. Il arrivait en seconde position derrière le Front républicain national de M. Gatuing, et devant la liste socialiste de M. Dubois. Le Front populaire n’avait pu se faire à Oran, où trois autres listes de gauche étaient en concurrence, radicale-socialiste, union socialiste et communiste. L’union se faisait en revanche au second tour, tandis qu’à droite l’abbé Lambert maintenait sa candidature. L’Echo d’Oran, qui lui était hostile, dans un ultime éditorial, appelait à faire barrage à la gauche, « Lénine, prophète du malheur a dit : Après la Russie, l’Espagne ». Il concluait : « et après ? ». Au second tour du 3 mai, le socialo-communiste Marius Dubois était élu député Front populaire de la première circonscription d’Oran, devant Marcel Gatuing et Gabriel Lambert. L’abbé Lambert ne s’était imposé que dans quelques communes voisines : Arcole, Er Rahel, Lourmel, l’espagnole Mers El-Kébir, et surtout Saint Denis-Du-Sig. Partout ailleurs, et dans les bureaux de vote de la ville, il était en recul. Il demeurait cependant maire d’Oran, seconde ville d’Algérie, et ne se sentait nullement prêt à renoncer. Le 18 juin, le gouvernement Front populaire prononçait la dissolution des mouvements nationaux de droite et d’extrême-droite. L’abbé Lambert réagissait sans tarder, et partait ouvertement en guerre contre la coalition socialo-communiste. La mobilisation des forces de gauche n’avait rassemblé dans les vieux quartiers de la Marine que 12.000 manifestants dont la moitié d’indigènes. Des incidents après la dislocation avaient éclaté un peu partout. On avait dénombré une quarantaine de blessés. Des gens avaient été molestés parce qu’ils portaient des cocardes tricolores ; des voitures « caillassées » Boulevard Charlemagne et au Faubourg Choupot ; il y avait eu des échauffourées rue d’Arzew et au Coq Hardi rue El-Moungar où un coup de feu avait été tiré. Dans son éditorial du 16 mai, l’abbé Lambert avait écrit : « Quand nos amis crient la France aux Français, ils ont raison. La France doit être dirigée par ceux qui ont l’âme française. Que ces hommes soient d’origine métropolitaine ou espagnole, qu’ils soient catholiques ou musulmans, qu’importe, pourvu que leur esprit soit à l’unisson de l’âme de la France chevaleresque, amie de l’ordre et de la clarté en même temps que du progrès ». L’initiative de l’abbé Lambert avait été suivie dans les départements voisins. Alger et Constantine rassemblaient leurs hommes politiques dans une « Fédération des élus nationaux », que l’on appelait, par référence au « cartel des gauches » de 1924, le « cartel des droites ». Cette fédération décidait de présenter un front uni lors des prochaines échéances électorales, les cantonales de 1937, et les élections aux Délégations financières en 1938. Elle avait un double objectif, faire échec au Front populaire et à son idéologie marxiste, maintenir la présence de la France française en Algérie. C’est le moment que choissisait l’abbé Lambert pour voyager, parcourir l’Europe et s’informer. Il s’était déjà rendu en Russie en 1935. Il allait cette fois en Italie. Il observait, étudiait, comparait. Il réalisait « L’œuvre maléfique de la dictature communiste » (12), et prenait conscience des efforts consentis, avec succès, par l’Italie fasciste de Mussolini en faveur de la classe ouvrière. En décembre 1936, paraissait le projet Blum-Violette. Le texte prévoyait l’accession à la citoyenneté française d’une élite musulmane, qui, sans renoncer à son statut coranique, exercerait par le vote dans un collège unique, un droit politique. Sans tarder, l’abbé Lambert, avec le député des Droites d’Oranie, Paul Saurin, élaborait un contre-projet pour défendre le point de vue des Français d’Algérie. Il le rendait public et dans les premiers mois de 1937, « montait » le présenter et le défendre à Paris. Il multipliait conférences, déclarations de presse et entretiens. Paris était aux prises avec les grèves répétées, les manifestations de rues, les échauffourées, l’anarchie qui s’installait et paralysait la vie publique. L’abbé Lambert n’était pas écouté. L’Algérie n’était pas la préoccupation essentielle du gouvernement français. De retour à Oran, le maire devenait le chantre de l’ordre français, il allait de village en village et s’en prenait au Front populaire et au parti communiste. A Arcole le 11 avril, il invectivait « ceux qui promettent la paix que leurs actions préparent la guerre et l’asservissement, ceux qui prêchent la lutte des classes et la haine entre Français, ceux qui ont tout fait pour saper la souveraineté française en Afrique du Nord ». Sa popularité remontait, elle s’envolait vers des sommets au mois de juillet, après l’épisode d’un attentat tragi-comique. Menacé de licenciement, le conservateur de la section artistique du musée (13) avait, à deux reprises, fait feu sur le maire. Seule la première balle avait porté. Elle avait traversé la base du poumon droit, frôlé le cœur et les artères mammaires internes avant de ressortir sans atteindre les fonctions vitales. A la clinique Saugues où le veillait sa mère, l’abbé Lambert, jeune et solide, s’était rapidement rétabli. Aux élections départementales du 17 octobre pour le renouvellement de la moitié des conseils généraux, l’abbé Lambert était élu au premier tour dans la circonscription d’Oran-Kargentah. Le Rassemblement populaire national d’Action sociale avait soutenu sa candidature, contre une gauche divisée. Dans toute l’Algérie, la droite nationale triomphait, emportant 39 des 51 sièges à pourvoir. Le mois suivant, l’abbé Lambert transformait ses « Amitiés » en « Amitiés latines » qui reprenaient le programme des « Unions latines » du docteur Molle. Désormais, il s’en prenait ouvertement aux juifs et au Front populaire de Camille Chautemps et Léon blum (14) qu’il qualifiait de « manifestation d’impérialisme juif » (15). Oran vivait la période agitée de l’affaire Aaron Zaoui qui dépassait le fait divers et prenait les proportions démesurées d’une confrontation politique haineuse et raciste (16). En décembre, poussé par l’opinion populaire, il se rendait en Espagne et le général Franco le recevait à Burgos. Depuis le début de la guerre civile, la droite oranaise, partagée entre l’Allemagne et l’Italie, se retrouvait dans le franquisme. Elle prenait ouvertement parti pour l’Armée et la Phalange et soutenait, par des aides directes, les troupes nationalistes au travers des frontières perméables et complices de l’enclave de Melilla. L’opposition oranaise avait conclu hativement que l’abbé Lambert était fasciste. Le climat politique se dégradait rapidement et le maire, un brin provocateur, cherchait à l’exploiter. Il n’hésitait pas à faire le salut en tendant le bras. En 1938, alors que l’Allemagne songeait à élargir son « espace vital », il s’y rendait sans toutefois rencontrer de notabilités marquantes du régime nazi. Comme il l’avait fait en italie, il observait et comparait. A suivre . * Chercheur CNRS . Notes : 1 - Sur 15.528 suffrages exprimés, 9.800 en moyenne ont été en faveur de la liste Lambert démocratique et de progrès social. 2 - L’Echo d’Oran du 19 mai 1934. 3 - 19 mai 1934, discours du doyen d’âge 4 - Pour la plupart, projets du syndicat d’initiative présidé par Emile Cayla. 5 - L’Echo d’Oran du 06 juillet 1934. 6 - M. Caré, ancien élève du lycée d’Oran, mort d’hydrocution le lendemain sur la plage de Damesme. 7 - Dubois : 965 ; Lambert : 790 ; Torrécillas (PCF) : 78 8 - Cinq journaux paraissaient à Oran : Oran Matin, le Petit Oranais, la Dépêche Ooranaise, Oran Républicain et l’Echo d’Oran, le plus ancien et avec le plus fort tirage d’AFN. 9 - 12.500 voix en moyenne pour 36 candidats contre 7.400 pour la S.F.I.O. 10 - Du nom de son premier directeur conservateur, le commandant Demaëght. 11 - Histoire de l’Algérie contemporaine, Ch. R. Agéron, 1979 p. 369 - propos contredits par d’autres témoignages : Echo de l’Oranie, juillet-août 1991 et non retrouvés par l’auteur Archives d’Outre-mer. 12 - Lotfi (Khalil), Parcours n°4. 1985. 13 - A. Fernando (1880-1957), peintre. Il a fait ses études à l’Ecole des Beaux-Arts d’Alger et a été, pendant quelques années, directeur de ceux d’Oran. 14 - Léon Blum, président du Conseil de 6.36 à 6.37, puis vice-président de Camille Chautemps de 6.37 à 1.38. 15 - Agéron (Ch. R), l’Algérie contemporaine 16 - Crime crapuleux pour une dette d’argent. Dans une voiture, à Noisy-les-Bains, Zaoui assassinait, en 1935, Aubertin. Jugé et condamné à mort en 1938, il était exécuté à Oran le 28 décembre 1948 (pour la dernière fois, la guillotine était utilisée en Algérie publiquement). © Le Quotidien d’Oran