SOUVENIRS
Le Grand
Bleu de mon père et de ses copains. 1945/1956
Les
Champions d'Oran de la première génération que j'ai côtoyés à partir
de mes premiers palmages derrière mon père, outre Yvon Laffargue, Raoul
Poirot, ses coéquipers habituels, furent Marius Luglia et Alfred Ruis
de Mon Rêve, Storto et Avérous de Kristel, les frères Bosqué-Oliva,
Cohen-Scali, Henri Pérez, Lopez et d'autres d'Oran, puis un peu plus
jeunes les Pierre Gonzalez, Georges Lebissonnet, Dédé Parthenay, Bouchiba,
Almanza, Loulou Lamur, le cousin de Maman et celui de la mère de mes
amis Pierre, Jean-Marc et Georges Avérous de la deuxième génération,
les frères Brotons, fondateurs du Harpon Club d'Oran, ayant eu son
origine à Ain Franin sous le sigle de Harpon Club d' Ain Franin


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Mon père
m'avait donné très jeune le goût de la chasse, je venais d'avoir 6
ans (1944) lorsqu'il me fabriqua mon premier fusil à ressort en
coupant le fût d'un fusil américain Douglas, qu'il avait récupéré en
faisant des affaires avec "l'occupant", mais autant que je me
souvienne, je n'arrivais jamais à le charger dans l'eau, et ce
fut, l'année d'après, l'avènement de l'arbalète "Tarzan" de
Cavallero de Marseille qu'il coupa pour me faire un petit fusil avec
déjà des petites flèches de 6mm qu'il fabriquait dans sa forge de
Boulanger et qu'on appela bien plus tard tahitienne, encore un
brevet d'invention perdu après ceux de mon grand père! Et ce fut
l'achat de ma première paire de palmes blanches Hurricane avec mon
argent de poche, en cachette grâce à ma mère, ce fut mon premier
acte de rébellion contre le père, je voulais être de progrès et
faire comme mes aînés de Marseille, mais mon père était allergique
au port de palmes qu'il ne supportait pas, ayant les pieds trop
larges, alors ces engins "C'est walou, cela fait du bruit et fait
fuir le poisson": Ce fut le seul de sa génération à continuer à
pêcher sans palmes et ce fut quand même le meilleur, je ne dis pas
cela parce que je suis son fils, il était reconnu par ses
pairs. J'ai pas mal filmé sous l'eau mais il m'aura manqué
toujours de capter son apnée à nul autre pareil, elle ne ressemblait
à rien de ce qui existe, même pas chez les mammifères marins, ou si
peut-être chez le bébé plongeur, comme on en voit de temps en temps
dans la pub Volvic : n'ayant pas la facilité des palmes, et ne
prenant que peu d'air dans ses poumons, il se projetait en l'air
avec une brasse puissante de son bras gauche et basculait d'un coup
à la verticale vers l'abîme d'une nage de chien , le bras droit armé
du fusil tendu vers le fond et je voyais, à travers mon masque,
cette masse nue, imposante de 110 kg, se rapprocher lentement mais
sûrement du fond, il atteignait régulièrement les 10 à 12 mètres et
pour les gens, qui l'observaient du bateau, ses plongées semblaient
très longues au point de les inquiéter. Mon père ne connaissait
que la chasse à trou : à mes débuts, quand il exigeait que je le
suive comme son ombre, lorsque je le voyais de la surface, pénétrer
sous les rochers, à l'envers, ne laissant apparaître que la main
gauche agrippée sur le bord et ses deux pieds blancs parfois
immobiles comme dans la mort ou parfois agités comme dans un combat
à l'issue incertaine, je passais un mauvais quart d'heure et quel
soulagement lorsque je voyais ses pieds amorcer un mouvement
tournant autour de l'axe de sa main gauche et enfin apparaître une
tête ronde et masquée scrutant la surface, puis son gros corps
éraflé projeté vers le haut d'une poussée puissante de son bras
gauche , la main droite tenant fermement la flèche garni d'un méro
de belle taille, mais le plus souvent séché sur le coup par le tir
entre les deux yeux; la remontée à la surface était tout aussi
impressionnante, sans panique , je descendais bien à sa rencontre
pour le soulager de son poids, mais il me repoussait d'un air digne
et sans partage, et je le suivais tout plein de
dévotion. |
Mais ce
qui était le plus fantastique , c'était sa capacité à nager des
heures et des heures sans ressortir à la côte, le corps nu ( il
n'avait voulu essayer la combinaison... de caoutchouc à l'époque, un
véritable casse tête pour l'enfiler avec force huile ou talc), de sa
nage de crapaud , les plantes de pied blanches apparaissant en
cadence comme deux faux traçant un sillon d'écume et son long tuba
snorkel et son masque "non compensator" au seul verre rond, des
randonnées interminables à pied et à la nage et lorsque je le
suivais, nu moi aussi, mais avec mes palmes, j'en sortais tout
violet. Nous partions en Juva 4 sur une piste indescriptible et
dangereuse pour la transmission cinématique, de la Mine jusqu'au
deuxième champ ou jusqu'à la Source, la mise à l'eau dès les
premières lueurs dans un froid "glacial" et nage que je te nage en
direction du Cap Roux, 5 à 7 km, nage ponctuée de "canards"
fréquents avec de temps à autre un résultat positif au bout de la
flèche ou alors occasionnellement un combat qui durait plus ou moins
avec un méro enragué au prix de nombreuses et épuisantes apnées et à
la conclusion obstinément positive. Nous n'avions jamais le droit
d'abandonner un mérou coincé, question d'éthique et de respect pour
le poisson, quitte à revenir le lendemain. Nous ne pêchions que pour
manger et non pas pour tuer! Notre rapport au Cap Roux et à la
Source d'Eau Chaude avait été initié par nos fréquentes marches à
pied de la Mine vers le bateau coulé du Cap Roux au lendemain de la
Grande guerre. Toute la bande de gosses était mobilisée sous
l'autorité d'Yvon et Landru, qui avaient organisé une véritable
entreprise sous-marine de récupération sur ce bateau, torpillé peu
d'années auparavant. Ils plongeaient en apnée dans les cabines
pour démonter les planches en acajou, les hâlaient à la côte et avec
la marmaille, les ramenaient aux cabanons après 7 km de marche à
travers les plages, les ravins et les pistes, en chantant à tue
tête:"3 km à pied, çà use, çà
use..., 3km à pied, çà use... les souliers!, mais
quel bonheur, en passant, de faire trempette sous le "chorro" ou
dans le bassin de la Source dans une eau ferrugineuse et gazeuse à
40°. Tous nos meubles avaient été fabriqués avec ces planches.
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Mais le
plus souvent Yvon et lui descendaient à la première descente au bas
du champ de l'Habib et chacun prenait une direction opposée, à
l'ouest pour Landru, à l'est pour Yvon en prévision du concours du
week end! Les gosses, nous gardions les affaires et pêchions à la
ligne pendant ce temps-là. Combien de fois vis-je Yvon ramener des
loups énormes, c'était le spécialiste de ce poisson et pour cela, il
avait sa tactique secrète, il ne fallait que personne le suive, plus
tard j'ai essayé de trouver ses ragues, impossible! Et les
sorties en bateau se faisaient à partir du garage, qu'ils
possédaient au Petit Port, des espèces de felouques longues, fines
et plates, qui en acajou, qui en aluminium, avec des hors bord
Lutecia ou Goiot de 4 cv très souvent en panne d'oû des retours
fréquents à la rame. Ne pouvaient monter à bord qu'un adulte au
pilotage et un adolescent très agile à la proue pour équilibrer la
coque au déjaugeage, (il nous arrivait
de participer au port d'Oran à la grande course motonautique
annuelle, à la vitesse vertigineuse de 17 noeuds) Celle
de mon père s'appelait PY-WY du surnom que mon père avait doté sa
fille préférée, Josie, qui pourra sans doute vous dire ce que cela
veut dire, moi "mahnaf". Nous
essayons d'atteindre la baie de l'Aiguille quand il faisait un temps
d'Est pour pouvoir revenir avec le vent, c'était une très grande
aventure avec cette frêle embarcation, mais toujours la "baraka"! Ce fut lors d'une de
ces mémorables sorties à l'Aiguille que je fis mon premier loup à 8
ans, il pesa 2.5Kg. L'année d'avant, j'avais harponné mon premier
mero 4 kg à Petit Port |
Histoires
d'eaux
Cette
même année, je vis la chose incroyable: mon père sortit avec un mero
de 15 kg d'un boyau situé sous un mètre d'eau à droite de la plage
de galets de Pasaro sous la petite falaise, mais j' avais subodoré
qu'il avait voulu me berner en me faisant croire qu'il avait pêché à
cet endroit, sans jamais oser lui demander la vérité de peur de me
faire traiter d'"enfant de salaud" C'est
aussi à Pasaro en ce temps-là, à la deuxième crique en direction de
Casa Rota que mon père tira un mero d'environ 7 kg , qu'il perdit
dans le trou avec la flèche, lequel mero je sortis quelques 10 ans
plus tard au même endroit avec une longue cicatrice blanche du
ventre au dos. Chaque année, au mois d'août, nous le visitions
Landru et moi, ensemble puis séparément, sans pouvoir le "choper",
tellement il était devenu malin comme un singe! Il pesa 14 kg!
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Mais de
cette époque du Grand Bleu de la génération de mon père, j'ai retenu
deux évènements sensationnels, digne de l'épopée de la Course des
Ïles Caraïbes, dans les repères des frères Barberousse justement :
les Veaux Marins du Cap Figalo et les grottes de Barbagène à
Honaïne. L'immense Raoul Poirot, un chef de la GMO, père de sa
championne de fille Monique et de son mari Jean Boiteux, seul
Champion Olympique de natation que la France ait connu et mon
entraîneur à Bastrana, en dehors des soirées hollywoodiennes au
clair de lune de la piscine, savait organiser des safaris kamikazes
très loin dans l'Oranie pour ses amis privilégiés, les Vaillants
Chasseurs Sous-Marins, dont Yvon et Landru étaient l'élite, bien sûr
, avec nous aussi, dignes précurseurs de la nouvelle génération,
Pierre à 15 ans, moi à 12 ans et mon frère André à 7 ans et ses amis
pêcheurs à la canne de nuit, des colons de Lourmel à Hammam Bou
Hadjar qui avaient tous quelque chose en commun, c'est d'être
assoiffés d'anisette et de rosé, agrémentés de glaçons, cassés au
pic à glace. Nous partions en convoi pour Bouzadjar ou Honaïne,
le vendredi soir pour revenir le lundi matin, et nous, les
chasseurs, dormions à la belle étoile autour d'un feu pendant que
l'équipe de jour pêchait la nuit. Raoul était encore plus veau
marin que mon père; il n'y avait pas de meilleur vivant que lui,
Maboule! Un jour, à l'île de la
Tortue à Bouzadjar, il loua un palangrier oû nous embarquâmes à
vingt, et nous voilà pour la grande croisière vers le Cap Figalo, à
6 miles pour traquer les liches, nous arrivâmes aux abords d'une
grotte tapissée de galets, Yvon et Pierre se mirent à l'eau pour
aborder précautieusement le navire, quand soudain! une volée de
galets s'abattit sur nous et des cris épouvantables précédèrent
l'irruption d'une théorie de veaux marins fous furieux, agitant
violemment leurs puissantes nageoires. Effrayés, nous nous trouvâmes
brusquement en fuite au large, nous demandant comment une chose
pareille pouvait arriver, notre partie fut gâchée ce jour-là et nous
rentrâmes penauds et fanny au quai! Un autre soir nous arrivâmes
à Honaïne, et nous nous fîmes accompagner en barque à rames par
Saïd, le fils adoptif de mon père et son élève, à qui il avait
offert son premier masque et un très vieux fusil, jusqu'à Barbagène,
le fameux repère des frères Barberousse, écumeurs de galions et de
filles espagnoles. Ceci expliquant pourquoi les fières
Tlemcenniennes sont blanches et assimilées aux Andalouses, et
n'expliquant pas pourquoi mon épouse est Tlemcénienne, brune et
véritablement Andalouse d'origine appellation contrôlée. Mais
assez d'élucubrations et revenons à nos chèvres, car on avait
toujours espoir de retrouver un trésor fabuleux, et avec pelles et
pioches, on fouillait la plage et la falaise en vain. On trouvait de
l'eau douce et des crânes d'animaux, habitudes de boucaniers, je
crois! C'est à Honaïne que mon père fit sa plus grosse pièce, un
méro de 23 kg qui eut la malchance d'être ferré par un palangre
avant d'être harponné. C'est là-bas encore que plus tard j'ai
découvert une amphore romaine qui se trouve à Sète chez Pierre Ruis
et aussi à Sidna Aoucha 19 couleuvrines en bronze qui y sont
toujours, je pense, enfouies dans les sables. Quel charabia! Un
seul regret de cette fabuleuse époque de la première génération,
c'est que mon père ne m'eut jamais amené aux Iles Habibas. Nous
n'avions pas d'embarcation appropriée en ce temps-là. J'ignore si,
lui-même, les a connues, je ne crois pas, et je resterai toujours
triste de n'avoir pu l'amener à mon tour après 64, n'ayant jamais
voulu à tort retourner dans son pays! |
Quelques
portraits!
Yves
Laffargue : à la Mine, le vin! mais qu'il était malin et quelle
grivoiserie! Parent avec Paulette de Pierre, mon aîné et chef,
Ninou, ma soeur et premier amour, et les petits Jean et Maryvonne,
j'avais tellement de respect pour ces deux "Grands Bourgeois" que je
ne pouvais jamais me résoudre à ne les appeler que par Monsieur et
Madame Laffargue Nous aussi : de la Mine, André
Fernandez, surnommé Landru par Yvon, et Liliane, notre mère, la
plus dévouée, la vraie, nous étions quatre enfants, Claude, mon
aînée et moins mineur que nous, elle était déjà trop grande et
occupée à Oran ou en Espagne en vacances à chasser le mari avec sa
cousine Josiane, ma soeur Jocelyne, surnommée Josie, la Pywy de mon
père et mon petit frère, André, surnommé Cabollo ou Bolbol, le
souffre douleur de mon père. Alfred Ruis : de "Mon Rêve",
mon deuxième père et le père de mes trois frères et coéquipiers
Pierre, Paul et Michel dans les années 60. Je n'ai vraiment pas
connu ses exploits, peut être ses fils, en me lisant, pourraient
avoir envie de les raconter. Marius Luglia : le
coéquipier d'Alfred, quelle tchache! normale puisqu'il était avocat
et pipard, surtout célèbre pour ses cigales de la Pointe de
l'Aiguille, mais en bouteilles. Le père Avérous : de
"Kristel", le père de Pierre, Jean Marc, Georges, nos rivaux des
années 60, très austère, aux nombreuses femmes, mais père de deux
beautés de Kristel. "Le mélange des
races" Storto : le magasin de l'avenue Clemenceau,
coéquipier d'Avérous. Les frères Bosqué-Oliva : les
culturistes de l'Oranaise, à la peau d'ébène, les beaux de la
chasse, enduits d'huile d'olive. Cohen-Scali : Le
photographe et vulgarisateur de la plongée au sein du Harpon Club.
Epiphinelus gigantus, le lion des mers pour les Vaillants
Chasseurs Sous-Marins, le mérou des Patos, le Méro de nous
autres....
Le mot de
Landru, faisant la connaissance
de l'épouse de Marius : " Oh! la belle Abadèche"
Les Vieux Chasseurs de
la Première Génération s'en sont allés définitivement sur d'autres
rivages! |
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